Depuis plusieurs mois, un phénomène discret mais profond est à l’œuvre dans l’écosystème des médias en ligne. Des sites historiquement dominants sur Google constatent une chute brutale, parfois totale, de leur visibilité dans ChatGPT. Ils ne sont plus cités, plus mentionnés, parfois même absents des réponses de l’IA sur leurs propres sujets d’expertise. Cette disparition ne s’explique ni par une baisse de qualité éditoriale, ni par une perte d’autorité SEO classique. Elle est la conséquence directe d’un changement de paradigme : ChatGPT ne fonctionne pas comme un moteur de recherche, et les règles de visibilité qui s’appliquent aux médias ont profondément changé.
ChatGPT ne raisonne pas comme un média, ni comme Google
Pendant plus de vingt ans, les médias ont structuré leur visibilité autour de Google. Le modèle était clair : produire du contenu, capter de l’audience, monétiser le trafic. Dans ce schéma, être visible signifiait être bien positionné dans les résultats de recherche. ChatGPT introduit une rupture majeure. Il ne classe pas des pages. Il ne renvoie pas vers des sites pour satisfaire une intention de recherche. Il produit directement une réponse.
Cette différence change tout. Là où Google récompense la couverture large, la fraîcheur éditoriale et la capacité à capter le clic, ChatGPT privilégie l’exploitabilité de l’information. Il sélectionne des sources qui l’aident à répondre efficacement, pas celles qui génèrent le plus d’audience. Un média peut donc rester puissant sur Google tout en devenant invisible dans l’IA.
La fin de la relation directe entre médias et lecteurs
L’un des bouleversements majeurs introduits par ChatGPT concerne la relation entre le média et son lecteur. Dans un moteur de recherche, l’utilisateur choisit sa source. Dans une interface conversationnelle, il consomme une réponse synthétique. Le média n’est plus une destination, mais une matière première.
Cette évolution entraîne une perte de visibilité qui ne se mesure pas en trafic, mais en influence. Le contenu n’est plus lu, il est absorbé, reformulé et intégré dans une réponse unique. Pour de nombreux médias, cette perte est invisible dans les outils traditionnels d’analyse, mais elle est stratégique. Ne plus être mentionné par l’IA, c’est disparaître progressivement du champ de considération des utilisateurs.
Une visibilité IA extrêmement concentrée
L’analyse des sources utilisées par ChatGPT montre une concentration beaucoup plus forte que sur Google. Là où le moteur de recherche laisse encore une place à la longue traîne, ChatGPT s’appuie sur un nombre restreint de sites jugés suffisants pour couvrir un sujet.
Lors de sa conférence, Mikaël Priol résume cette réalité de manière très directe :
« Aujourd’hui, 90 % des sites sont totalement invisibles dans ChatGPT. Ce n’est pas une intuition, c’est le résultat d’une étude à grande échelle. »
— Mikaël Priol, fondateur du groupe Internet Factory
Les médias, pourtant nombreux et historiquement dominants, se retrouvent en concurrence non pas avec d’autres médias, mais avec des wikis, des comparateurs et des sites ultra-spécialisés.
Wikipédia et Reddit : des modèles opposés au journalisme classique
La domination de Wikipédia et de Reddit dans ChatGPT n’est pas un accident. Elle s’explique par leur structure même. Wikipédia propose une information neutre, hiérarchisée, factuelle et immédiatement exploitable. Reddit offre une agrégation de points de vue, facilement synthétisable par l’IA. Ces plateformes ne cherchent pas à capter l’audience, mais à stocker et organiser l’information.
À l’inverse, de nombreux médias produisent des contenus très éditorialisés, contextualisés dans l’actualité, parfois orientés opinion. Ces formats sont excellents pour engager un lecteur humain, mais beaucoup moins adaptés à une IA qui cherche à produire une réponse stable et générique. ChatGPT privilégie la fonction de l’information, pas sa mise en scène.
Le poids des choix éditoriaux et des restrictions d’accès
Un autre facteur clé de la disparition de certains médias dans ChatGPT réside dans leurs choix stratégiques. Plusieurs grands éditeurs ont décidé de restreindre l’accès à leurs contenus, partiellement ou totalement, pour des raisons économiques ou juridiques. D’autres ont signé des accords spécifiques avec des acteurs de l’IA, modifiant la manière dont leurs contenus sont utilisés.
Ces décisions ont des conséquences directes sur la visibilité. Lorsqu’un média limite l’accès à ses contenus ou empêche leur exploitation, ChatGPT se tourne vers d’autres sources pour répondre. Le résultat est parfois brutal : une chute rapide et massive de la visibilité, observée en quelques semaines seulement.
Pourquoi les médias généralistes sont les plus exposés
Les médias généralistes couvrent un spectre très large de sujets. Cette force historique devient une faiblesse dans le contexte de l’IA. ChatGPT cherche des sources perçues comme expertes sur un sujet donné. Un site qui traite de tout est moins lisible pour l’IA qu’un site focalisé sur une thématique précise.
Cette logique explique pourquoi de nombreux médias spécialisés résistent mieux que les généralistes. La spécialisation agit comme un signal de fiabilité. Plus un site est perçu comme expert d’un domaine, plus il est susceptible d’être utilisé comme source. Les médias généralistes, eux, doivent rivaliser sur tous les fronts sans jamais apparaître comme la référence principale sur un sujet.
Mentions plutôt que citations : un pouvoir éditorial invisible
Même lorsqu’ils ne sont plus cités comme sources explicites, les médias conservent un pouvoir d’influence. Ce pouvoir passe par la mention. Lorsqu’un média parle régulièrement d’une marque, d’un acteur ou d’un concept, ces informations alimentent indirectement le corpus exploité par ChatGPT. L’IA peut ensuite mentionner ces éléments dans ses réponses, sans jamais renvoyer vers le média d’origine.
Ce mécanisme transforme le rôle des médias. Leur influence devient moins traçable, mais potentiellement plus structurante. Ils ne génèrent plus forcément du trafic, mais ils façonnent le discours de l’IA. Cette mutation impose de repenser la notion même de performance éditoriale.
Une autorité éditoriale redéfinie par l’IA
Dans l’univers de ChatGPT, l’autorité éditoriale n’est plus liée uniquement à la notoriété d’un média ou à son audience. Elle est fonctionnelle. Un site est autoritaire s’il aide l’IA à répondre correctement. Cette autorité repose sur la clarté, la structure, la spécialisation et la cohérence des contenus.
Un média peut donc perdre de l’autorité aux yeux de l’IA tout en restant influent auprès des lecteurs humains. Cette dissociation est nouvelle et déstabilisante. Elle oblige les éditeurs à arbitrer entre deux modèles de visibilité qui ne récompensent pas les mêmes choix.
Les médias face à un choix stratégique majeur
Face à cette transformation, les médias se trouvent à un carrefour stratégique. Continuer à produire exclusivement pour le lecteur humain, en acceptant une perte de visibilité dans les IA, ou adapter une partie de leur production pour rester exploitables par ChatGPT. Ce choix n’est pas uniquement éditorial. Il est économique, juridique et politique.
Refuser d’entrer dans l’écosystème de l’IA peut préserver certains modèles, mais expose à une perte d’influence progressive. À l’inverse, adapter ses contenus implique de repenser des décennies de pratiques éditoriales.
Ce qu’il faut retenir de la disparition des médias dans ChatGPT
Plusieurs enseignements structurants se dégagent de cette analyse :
- ChatGPT privilégie l’exploitabilité de l’information, pas l’audience.
- La visibilité IA est beaucoup plus concentrée que la visibilité Google.
- Les plateformes structurées dominent les réponses de l’IA.
- Les médias généralistes sont plus exposés que les spécialistes.
- L’autorité éditoriale devient fonctionnelle et non déclarative.
- La mention remplace souvent la citation comme vecteur d’influence.
Conclusion : une disparition silencieuse mais stratégique
La disparition progressive des médias dans ChatGPT n’est ni accidentelle ni temporaire. Elle est le résultat logique d’un changement profond dans la manière dont l’information est consommée et produite. Les médias ne sont pas condamnés, mais leur rôle est en train d’évoluer. Dans un monde où l’IA devient un intermédiaire central, la visibilité ne se joue plus uniquement sur le trafic, mais sur la capacité à nourrir le discours des machines. Comprendre cette mutation est la première étape pour décider, en conscience, de la place que les médias veulent occuper dans l’écosystème informationnel de demain.